jeudi 30 avril 2009

LANGSTON HUGHES

Ces derniers soirs, dissuadée par le froid et la pluie de marcher dans la ville, je me suis évadée par la lecture. 

Avant-hier, grâce à André Pieyre de Mandiargues et "Le Lis de mer" que je relisais, je me rêvais sur une plage, nue, chauffée à blanc par les rais verticaux d'un soleil du sud. Ma peau avait le goût du sel ...

Hier soir, j'écoutais du Blues et je relisais les poèmes de Langston Hughes, cet auteur américain dont Barack Obama avait cité le poème "What happens to a dream deferred?""Qu'advient-il d'un rêve reporté?" dans son discours de la convention démocrate. 
Au centième jour de l'accession à la présidence des Etats-Unis de Barack Obama, voici un poème qui illustre, me semble-t-il, parfaitement l'événement:

I, TOO
I, too, sing America.

I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.

Tomorrow,
I'll be at the table
When company comes.
Nobody'll dare say to me,
"Eat in the kitchen",
Then.

Besides,
They'll see how beautiful I am
And be ashamed —

I, too, am America.


MOI AUSSI
Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand vient du monde.
Mais je ris,
Et je mange bien,
Et je prends des forces.

Demain,
Je serai à la table
Quand viendra du monde.
Personne,
Alors,
N'osera me dire
"Va manger à la cuisine".

De plus,
Ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte —

Moi aussi, je suis l'Amérique. 

J'avais découvert Langston Hughes avec son premier roman, publié en 1930, "Not without laughter" "Non sans rire"— l'un des grands chocs littéraires de ma vie.
Langston Hughes, un des moteurs du mouvement culturel "Harlem Renaissance", naît en 1902 dans le Missouri d'une mère professeur et d'un père qui avait étudié le droit. Celui-ci quitte bientôt la famille pour aller vivre au Mexique afin d'échapper à la ségrégation. Contrairement à son père auquel tout l'oppose, il ne considère pas qu'il suffit de s'enrichir pour s'immuniser contre la ségrégation. Les revendications de Langston Hughes ne se limitent d'ailleurs pas à l'abolition des inégalités entre blancs et noirs, il avait rejoint le parti communiste ce qui l'obligea, dans les années cinquante, à partir vivre quelque temps au Mexique afin d'échapper à des poursuites. Dans les années trente, il avait déjà vécu à Mexico avec Henri Cartier Bresson.

"Non sans rire" raconte l'histoire de Sandy Rodgers, un jeune noir qui grandit dans une famille modeste typique dans une ville fictive du Kansas. Langston Hughes n'est pas issu d'une famille typique — l'un de ses grand-pères avait même combattu aux côtés de John Brown —, mais, ainsi qu'il le dit dans son autobiographie "The Big Sea", il avait tout de même grandi entouré de ces familles qui lui ont inspiré son premier roman. Dans les dialogues chaque personnage parle avec son accent et selon son niveau d'éducation, c'est fascinant. Aucun livre d'histoire ou de sociologie n'aurait pu me faire entrer dans ce monde que je ne connaissais pas comme l'a fait ce roman. 
Ecoutez Langston Hughes parler de l'usage qu'il fait du langage parlé dans ses écrits et raconter sa jeunesse:


Un dernier poème "pour la route" que je ne traduis pas:  

GO SLOW
Go slow, they say —
While the bite
Of the dog is fast.
Go slow, I hear —
While they tell me
You can't eat here!
You can't live here!
You can't work here!
Don't demonstrate! Wait! —
While they lock the gate.
Am I supposed to be God,
Or an angel with wings
And a halo on my head
While jobless I starve dead?
Am I supposed to forgive
And meekly live
Going slow, slow, slow,
Slow, slow, slow,
Slow, slow,
Slow,
Slow,
Slow?
????
???
??
?

Ecoutez, dit par l'auteur, le poème: 
"The negro speaks of rivers"

Et:
"What happens to a dream deferred"

"The Weary Blues"

Henri Cartier Bresson présentant ses photos et commentaire d'Isabelle Huppert:

Photo de Langston Hughes devant sa maison d'Harlem prise par Robert W. Kelley

mardi 30 décembre 2008

Lee Miller


L'exposition qui lui est consacrée au Jeu de Paume se termine le 4 janvier. Si vous avez l'occasion de vous y rendre et que vous ne connaissez pas encore l'histoire de Lee Miller, je vous conseille de commencer par la fin et de regarder le film qui complète l'exposition avant de parcourir les salles. 
Lee Miller naît en 1907 sur la côte est des Etats-Unis. Elle est belle et sa beauté est de celles qui font l'unanimité et suscitent le désir. Elle y sera confrontée d'entrée de jeu, car son père photographe amateur prend d'elle des centaines de clichés, pas de ceux que prennent d'habitude les pères, non, des clichés de nus. Il la photographie dans son bain ou lui fait prendre des poses lascives dans leur salon, à plat ventre sur le canapé, la croupe relevée juste ce qu'il faut pour que le regard s'y accroche aux ombres, ou assise sur l'accoudoir d'un fauteuil mettant en lumière le pelage luisant de son pubis. Elle aurait confié à son journal avoir été violée à l'âge de sept ans par une personne proche, elle ne dit cependant pas par qui. Mais de toute façon, ces photos sont déjà, à mes yeux, une forme viol.
Très jeune, elle devient modèle à New York où Edward Steichen la photographie pour Vogue. Elle part ensuite pour Paris où elle rencontre Man Rey à qui nous devons les plus célèbres clichés d'elle. Lee Miller qui veut devenir photographe apprendra de lui le métier et, bientôt, le maître et l'élève se disputeront la découverte de la technique de la solarisation.
Mais Lee Miller ne sera photographe que par intermittences. Elle se marie avec un Egyptien et le suit dans son pays où elle prend des photographies très construites. Puis elle le quitte pour un autre homme, un Anglais. La guerre arrive et elle photographie le Blitz, puis, devenue photographe de guerre, elle suit l'armée américaine. Pas de maquillage, vêtements adéquats, enfin elle échappe à son image, on la sent dans son élément. Elle photographie l'horreur des camps de concentration libérés, les nazis qui se pendent, rien ne lui fait peur.
Après la guerre, elle revient prendre sa place aux côtés de son mari anglais, elle tombe enceinte, elle s'en réjouit, mais dans les faits, elle se révèle incapable de jouer le rôle de mère. L'enfant, un garçon, est élevé par une nounou pendant que ses parents parcourent le monde. Lee Miller a rangé son matériel au grenier, elle s'ennuie et boit - c'est du moins ce que je conclus des clichés pris d'elle à cette époque de sa vie. En 1977 Lee Miller décède, mais son histoire ne s'arrête pas là.
Son fils, ce fils dont elle s'est à peine occupée et qui vit toujours avec sa vieille nounou qui lui tient lieu de famille, aime et admire sa mère. Gentleman farmer, il ne s'occupe que de deux choses: ses vaches et sa mère, une mère sublimée, désirée. Il lit ses journaux, archive ses photos, et si nous avons l'occasion de voir cette exposition c'est notamment grâce à lui. Tant mieux, pourrait-on dire. Mais lorsque, dans le film dont je vous parlais au début, il monte au grenier pour nous montrer le moulage du torse de sa mère, j'ai été parcourue d'un frisson en voyant le regard chargé de désir qu'il portait sur elle et en entendant le timbre de sa voix changer pour nous dire à quel point elle était belle. Lee Miller, même après sa mort, n'échappe pas à son image. 
Beauté
Se plaindre d'être beau paraîtrait aux yeux de ceux qui ne le sont pas aussi indécent que de se plaindre d'avoir trop d'argent. Et, bien sûr, aucune belle personne ne voudrait vraiment perdre sa beauté car en même temps qu'elle en découvre les désavantages elle en découvre les atouts. Mais lorsqu'on a treize, quatorze ans et qu'on se trouve tout à coup confrontée aux regards lubriques de certains hommes c'est effrayant et le fait qu'il se trouve toujours un garçon pour vous porter vos skis, par exemple, ne paraît alors qu'une maigre consolation. 
Quelle impression cela peut-il faire d'avoir un père qui porte sur vous le même regard que ces hommes qui vous lorgnent dans la rue? Je n'arrive même pas à l'imaginer. 

Photo: Man Rey

lundi 15 décembre 2008

ADAPTATION D'UNE ŒUVRE LITTÉRAIRE

Qui n'a jamais hésité à aller voir un film adapté d'un roman particulièrement apprécié par crainte d'être déçu ? Et pour cause. Qui n'a jamais été déçu par une adaptation? Et pourtant certaines sont réussies.
Pourquoi adapte-t-on une œuvre ? Parce qu'on l'apprécie et qu'on aimerait contribuer à la faire connaître. Avant de l'adapter il faut l'avoir adoptée si on veut avoir une chance de lui rendre justice car l'exercice est cruel puisqu'il faut forcément tailler dans cette œuvre qu'on aime, faire des choix difficiles pour inscrire le récit dans le carcan d'une forme et d'une durée limitée.
C'est un défi d'autant plus intéressant à relever qu'on apprend beaucoup sur l'écriture et la construction d'un roman à force de décortiquer celui qu'on adapte.

samedi 22 novembre 2008

Leonor Fini

Leonor Fini naît en 1908 à Buenos Aires d'un père argentin et d'une mère italienne. Ses parents s'étant séparés peu après sa naissance, elle passe son enfance à Trieste dans la famille de sa mère, une famille cultivée qui fréquente James Joyce, Italo Svevo et Umberto Saba. Entourée de beaux objets, d'art et d'une vaste bibliothèque, elle s'est très tôt penchée sur des livres d'art.  















A propos de l'oeuvre de Franz von Stuck, ci-dessus, Leonor Fini raconte l'anecdote suivante:
"Sur le mur du salon, je voyais cette gravure de Franz von Stuck. Dès que j'ai su lire, je demandais ce que "Sinnlichkeit", qui était écrit en-dessous, voulait dire. On me répondait: "la sensualité" et quand je demandais ce que voulait dire "la sensualité", on me répondait invariablement: "die Sinnlichkeit". C'est ainsi que les enfants sont toujours exilés."

Leonor Fini ne fréquente aucune école des beaux-arts, sa formation est entièrement autodidacte. Mais extrêmement précoce, elle expose pour la première fois à l'âge de dix-sept ans et quitte sa famille pour vivre d'abord à Milan et puis à Paris. Elle y rencontre de nombreux artistes et se lie à André Pieyre de Mandiargues et Henri Cartier-Bresson avec lesquels elle voyagera beaucoup (photo du billet précédent). En amour comme en art, Leonor Fini est une femme libre qui se moque des conventions et des règles. On la classe pourtant encore souvent parmi les surréalistes, alors qu'elle n'était pas d'accord avec cela. Je possède un numéro de la revue Obliques de 1977 consacré à "La femme surréaliste" dans lequel elle est inclue. Roger Borderie qui dirigeait cette revue a cependant eu l'honnêteté d'y publier, conjointement à l'article qui lui était consacré, la lettre que Leonor Fini lui a fait parvenir à ce sujet. La voici:
Cher Roger Borderie,
J'ai vu par l'annonce que vous me comptiez parmi les "femmes surréalistes". Or, si aucun créateur ne peut rien contre la façon dont la critique ou l'histoire de l'art le rattache à tel ou tel autre mouvement culturel; si j'ai participé, très rarement, à une ou deux expositions du Groupe; si je figure dans des livres où le surréalisme est interprété d'une façon qui me paraît schématique par rapport à la conception qu'en avait Breton - je ne me suis jamais sentie proche du mouvement surréaliste, bien que j'apprécie l'oeuvre de certains peintres et poètes surréalistes; et malgré une amitié pour certains d'entre eux. J'ai toujours resenti une hostilité instinctive à l'égard du Groupe.
Il y avait entre les surréalistes et moi beaucoup d'incompatibilités. Je n'aurais jamais pu supporter le dogmatisme, l'inquisition que le Groupe mettait en oeuvre.
Ma conception de la peinture a toujours été radicalement différente de l'idée surréaliste. J'y étais hostile, d'abord à cause du puritanisme de Breton; à cause aussi de la méconnaissance paradoxale de l'autonomie des femmes - caractéristique de ce mouvement qui prétendait libérer les hommes.
D'ailleurs l'idée de consacrer un numéro de votre revue aux femmes surréalistes implique une sorte de harem. Vous n'auriez pas pensé à faire de même pour les "mâles du surréalisme", n'est-ce pas?
Bien amicalement,
Leonor Fini
 

Personnellement, je ne me lasse pas de me perdre dans les orbites obscures de ce visage si proche d'un masque.
 
Les masques sont nombreux dans l'oeuvre de Leonor Fini.
Voici ce qu'en dit Jean-Claude Dedieu dans Obliques:
"Le Carnaval avoue théâtralement que si le masque est un intermédiaire, s'il représente celui qui le porte, c'est qu'il n'est pas lui. Mais parce qu'en même temps le rapport entre le personnage et la personne n'est pas hasardeux, innocent, arbitraire, le choix d'une apparence - d'un masque - dépassant le jeu de l'illusion, exagère l'affinité qui lie le masque à ce qu'il représente, lequel par une sorte de radicalité de sa fonction permet de revendiquer le droit à être autre, le droit à la différence. L'esthétique devient alors le signe d'une sorte de rébellion "morale".
 


Onirique et fantasmagorique sont les qualificatifs qui conviennent, à mon avis, le mieux au travail de création de Leonor Fini. 
Dans les années soixante-dix, elle écrit d'ailleurs L'oneiropompe. Cet extrait fait suite à la description d'un rêve:
"Dans ma chambre trois lampes étaient restées allumées. Les rideaux étaient fermés; sur mon lit, enroulé sur lui-même les yeux à peine ouverts, il y avait le grand chat strié fauve et noir. Mon émotion était grande, bien plus que ma surprise. Je n'ai pu dire que: "c'est Toi?", et m'agenouiller près du lit. J'ai baissé l'abat-jour. Comment l'appeler? Sans que je le touche, il se mit à ronronner violemment. Comment l'appeler? J'ai enlevé machinalement ma veste, mes chaussures, mon pantalon. Je voulais, sans trop l'oser encore, m'enfiler dans les draps et l'inviter aussi à le faire. Son ronron tendait de plus en plus au baryton, et j'y croyais saisir une sorte d'acquiescement complice. Allongé ..." 

Voici ce que dit Max Ernst de sa peinture:
"Ses tableaux sont faits de vertiges. Ce sont des gouffres qui au premier abord nous semblent néfastes: pleins de dissolutions cadavéreuses ... Le premier étourdissement passé, l'audacieux se laisse volontiers aspirer par ce vide à l'envers et - exorbitante récompense - il y découvre que cet abîme, qui paraissait ténébreux (gélatineux), est peuplé du plus étonnant musée d'êtres fabuleux. Qu'il est épuré de toutes choses dangereuses, de toutes immondices. De prodigieux jeux d'ombre et de lumière y trouvent leur expression dernière dans les nacres et les pulsations de ces chairs chimériques, comparables aux accouplements bifides de sphinges."

On comprend aisément pourquoi des metteurs en scène lui ont demandé de créer des décors et des costumes. Ses créations restent gravées dans les mémoires. Leonor Fini illustre également de nombreux livres, dont Juliette de Sade et Histoire d'O.
A ce propos, je donne à nouveau la parole à Leonor Fini:
"A tous les crétins qui disent que je peins parfois des perversités, je peux dire que je ne me sens pas perverse. Ce mot m'est totalement étranger." 

Vous aurez sans doute reconnu ci-dessus l'oeuvre qui a servi à illustrer le recueil de nouvelles de Mathieu Terence dont je parlais dans mon billet précédent. Madame de Sade adaptée par André Pieyre de Mandiargues m'a fait penser à ses nouvelles qui m'ont fait penser à celles de Mathieu Terence et l'illustration de son livre ainsi que la photo prise à Trieste par Henri Cartier-Bresson m'amenaient à Leonor Fini. Parler d'une oeuvre, c'est comme tirer le fil d'une pelote de laine ...

Il y a bien plus à dire sur Leonor Fini et les nombreux liens qu'elle a tissé tout au long de sa vie. Mais je me contenterai d'ajouter qu'elle a vécu entourée de chats et d'hommes entre Paris, sa maison en Touraine et sa retraite en Corse et qu'elle a peint jusqu'à sa mort à quatre-vingt-sept ans. 

Illustrations:
Autoportait
Sinnlichkeit de Franz von Stuck 
Lithographie sans titre, à moins qu'il ne se trouve au dos
Le couronnement de la bienheureuse féline 1974
Etrême nuit 1985

jeudi 20 novembre 2008

Nouvelles cruelles

On écrit moins de nouvelles en France que dans d'autres pays. Peut-être parce qu'on y préfère les nouvelles qui se terminent par une chute, ce qui rend, à mon avis, l'exercice plus difficile. Etant personnellement particulièrement friande de ces histoires cruelles, j'ai eu envie de réunir dans ce billet trois auteurs d'époques différentes qui, je trouve, sont des maîtres du genre. En plus de leur capacité à imaginer des histoires qui virent au cauchemar, ils manient tous trois la plume en orfèvres. 
Jules Barbey d'Aurevilly nait en 1808 dans une famille normande. Très jeune, il découvre Byron qui l'influencera beaucoup. Je le cite: "être byronien, ce n'est pas être d'une école, c'est être d'une race". En 1833 Barbey s'installe à Paris où il se met à vivre en dandy. Il publiera d'ailleurs en 1844 Du dandysme et de George Brummel - je reviendrai sur cet aspect de sa personnalité lorsque je consacrerai un billet au dandysme. De républicain il devient ensuite royaliste et se convertit au catholicisme. Il ne cessera cependant de scandaliser les dévots par ses écrits. C'est que pour Barbey, influencé par Byron et Baudelaire, qu'il défendra, la grâce n'a pas de place dans l'enfer humain. Ainsi son oeuvre révèle-t-elle une véritable fascination pour le mal et ses histoires sont presque toujours construites sur un lourd secret. Voici quelques titres évocateurs: Un prêtre marié, Une vieille maîtresseLes Diaboliques qui est un recueil de nouvelles. Barbey est, par ailleurs, journaliste et, en tant que tel, un redoutable polémiste.


Voici André Pieyre de Mandiargues en compagnie de Léonor Fini sur cette amusante photo prise en 1933 à Trieste par Henri Cartier-Bresson. Mandiargues qui naît en 1909 à Paris d'un père languedocien et d'une mère normande est un inclassable touche à tout. Il voyage beaucoup, parle de nombreuses langues, se lie avec André Breton, fréquente le groupe des surréalistes sans jamais en faire partie et se sent également proche des auteurs de la NRF, ce que révèle son abondante correspondance avec Jean Paulhan. L'Italie d'où est originaire sa femme et le Mexique deviennent également ses patries. Il traduit l'espagnol, l'italien, l'anglais et possède des connaissances de japonais (voir mon billet précédent). Il écrit surtout des histoires oniriques à l'érotisme souvent noir dans un style maîtrisé et pourtant fluide reconnaissable entre tous. Poète, essayiste, romancier, la liste de ses oeuvres est longue, mais dans le cadre de ce billet et par rapport à l'auteur qui suit, je vous recommande de lire les recueils de nouvelles Soleil des loups et Le musée noir.

Mathieu Terence, né en 1972, commence a écrire très jeune. Après un premier livre, Palace forever, il quitte Biarritz pour Paris. Suivent, chez Phébus, Fiasco et Journal d'un coeur sec. Lorsque paraît son recueil de nouvelles, Les filles de l'ombre, tout le monde pense à Poe et presque personne à André Pieyre de Mandiargues. Mathieu Terence admet pourtant volontiers, si on lui pose la question, avoir été inspiré par lui. Mathieu Terence a beaucoup lu et ça se sent et il cisèle la langue, ce qui n'est pas toujours bien vu, aujourd'hui, en France. Tout en trouvant ses nouvelles aux chutes tombant comme un couperet acéré excellentes, quelques critiques littéraires - qui ne méritent pas ce titre - lui ont reproché de trop bien écrire. Devant autant de bêtise il vaut mieux se taire. No further comment. Heureusement, certains sont encore capables de reconnaître un écrivain. Depuis, il a publié deux romans, dont le dernier Technosmose est sorti chez Gallimard. Il dirige, par ailleurs, la collection Melville chez Léo Scheer.

dimanche 9 novembre 2008

VIENNE AU CRÉPUSCULE


La gestation de ce roman d'Arthur Schnitzler paru en 1908 fut longue. L'auteur avait pour ambition d'y rendre compte le plus justement possible de la société viennoise de cette époque et il y réussit fort bien.
Pourtant on lit aujourd'hui plus souvent Le monde d'hier de Stefan Zweig qui présente une société viennoise idéalisée par la nostalgie. Si Zweig est bien obligé d'y reconnaître que l'antisémitisme prenait alors de l'ampleur à Vienne, il temporise aussitôt en prétendant que cela n'avait pas un impact sur les relations de la vie courante. C'est évidemment faux. 
Certes, les juifs de Vienne avaient connu une belle époque, mais celle-ci précédait la naissance de Stefan Zweig qui est né vingt ans après Arthur  Schnitzler.
C'est le krach de 1873 auquel avait mené une politique libérale - eh oui, déjà - qui marque le tournant. La population crève de misère, les banques sont dans les mains de familles juives, des politiciens peu scrupuleux en profitent pour mettre de l'huile sur le feu. S'ajoute à cela que certains Autrichiens de langue allemande qui supportent mal de faire partie d'un Empire dans lequel ils sont minoritaires lorgnent vers Bismarck. L'histoire des décennies qui suivirent est trop complexe pour que je la détaille ici, mais l'antisémitisme était une réalité quotidienne même si tous les Autrichiens n'étaient pas atteints par ce fléau.
Georg von Wergenthin, le personnage principal, est compositeur. A la fois noble et artiste, il fréquente tous les milieux ce qui fait de lui le lien entre tous les autres personnages du roman dont la plupart sont juifs. Par le biais de Georg von Wergenthin nous devenons ainsi les témoins de toutes les façons différentes qu'avaient les juifs de réagir à la montée de l'antisémitisme. L'un devient sioniste, l'autre fait l'autruche, certains cherchent à se battre en entrant en politique ... L'écrivain Heinrich Bermann, son ami, est, lui, très pessimiste, mais le jeune baron estime qu'il noirci le tableau. Ainsi dit-il un jour à Heinrich qui, dans une discussion avec d'autres, prédit un sombre avenir aux juifs: "N'exagérons rien, on ne risque quand même pas de rallumer les bûchers." Rappelons-nous  que ce roman fut publié en 1908.
Arthur Schnitzler s'est largement inspiré de personnes de son entourage et notamment des artistes qu'il fréquentait. Mais lorsque quelqu'un ose appeler son roman un roman à clé, il n'en dort pas. Et pourtant, en lisant son journal on découvre qu'un certain Clemens von Franckenstein lui a servi de modèle pour son personnage principal. Comme Georg von Wergenthin il est compositeur, comme lui il a un frère diplomate qui s'appelle Georg von Franckenstein ... Un soir, dans un dîner, où Arthur Schnitzler retrouve Clemens von Franckenstein qu'il n'avait plus vu depuis qu'il s'était emparé de lui pour son roman, il a la surprise d'apprendre que celui-ci est engagé comme chef d'orchestre à l'étranger, ce qui correspond au destin qu'il a prévu pour son personnage. Troublé, il lui demande où il habite durant son séjour à Vienne et Clemens von Franckenstein lui répond qu'il habite chez sa soeur, sur le Heumarkt, en face du Stadtpark. C'est également l'adresse qu'Arthur Schnitzler a donné à son personnage, ce qui laisse l'auteur songeur.
Pour la relation amoureuse qui constitue la trame principale du roman, Arthur Schnitzler s'est inspiré de ses propres expériences avec les femmes, on le comprend immédiatement en lisant son journal.
Der Weg ins Freie - Vienne au crépuscule
Son journal en neuf volumes n'est pas traduit.
Photo du Stadtpark  

mercredi 29 octobre 2008

Carlo Michelstaedter

Carlo Michelstaedter est né le 3 juin 1887 à Gorizia, une petite ville italo-slovène proche de Trieste, dans une famille juive bourgeoise parfaitement intégrée. Son père dirige la filiale de Gorizia des assurances Generali - je mentionne ce détail parce que je trouve amusant de constater qu'on ne peut pas s'intéresser aux auteurs originaires de cette région ou y ayant séjourné sans tomber sur le nom de cette société, à croire que tout le monde y travaillait. La région fait alors encore partie de l'Empire austro-hongrois. Après son bac Carlo Michelstaedter s'inscrit à la faculté de Mathématiques de Vienne, mais il revient rapidement en Italie où, après un voyage à la découverte des villes italiennes, il s'inscrit à Florence à la Faculté de Lettres de l'Institut des Etudes Supérieures. Si je vous parle de lui c'est que malgré sa courte vie, il a laissé une oeuvre d'un grand intérêt. 
Etudiant brillant, ses études à Florence lui plaisent, mais il souffre d'être séparé de sa famille (il est le cadet de quatre enfants) et il entretient avec ses membres, en particulier avec sa mère, une correspondance abondante publiée sous le titre: Epistolaire. Pour vous donner un aperçu de sa personnalité, en voici un extrait:
"Un autre jour est passé, plus rempli plus actif, ensoleillé, avec pourtant ce même fond d'irrésistible mélancolie qui a été le leitmotiv intime de chacune de mes pensées, le refuge après chacun de mes actes. C'est stupide, déraisonnable, mais cela me fait l'impression que les jours passés à Gorizia se sont vertigineusement éloignés dans le passé, que les circonstances qui les ont formés ne pourront plus jamais se répéter, que les situations sont perdues pour moi à jamais. Quand j'y réfléchis, j'arrive à me convaincre du contraire et, pourtant, c'est quelque chose qui, de façon inconsciente me fait souffrir. Mais je le trouverai bien un jour ce travail heureux, conscient et sûr de son but! Alors je n'aurai plus de ces pensées élégiaques.
12 janvier 1807."
Carlo Michelstaedter est surtout connu pour son impressionnante thèse de philosophie: La persuasion et le rhétorique, rédigée à l'âge de vingt-trois ans. Mais je crois qu'il est important de lire également son courrier, non seulement parce que cela permet de voir les deux faces de ce jeune homme: d'un côté le brillant étudiant, de l'autre le garçon plein d'angoisses et d'incertitudes qui a un besoin immense d'être rassuré par ses proches, mais surtout parce que je trouve que cette double lecture permet d'entrevoir les liens entre son expérience intime et le développement de sa pensée philosophique.
En guise de présentation de La persuasion et la rhétorique, je vous livre ce qu'en dit Claudio Magris dans L'Anneau de Clarisse, un livre que je vous recommande si la littérature italo-austro-hongroise vous intéresse:
"Le développement de la civilisation occidentale - selon Michelstaedter à partir d'Aristote ou déjà du Platon de la dernière période, jusqu'à l'hyperbole de ce processus à l'époque contemporaine - a privé l'individu de sa persuasion, c'est-à-dire de la force de vivre en possédant pleinement son propre présent et donc sa propre personne, sans avoir besoin de se consumer - pour savoir qu'il existe - dans la poursuite d'un résultat qui se trouve toujours à un pas devant lui."
Vous aurez compris qu'il est difficile de ne pas se sentir concerné lorsqu'on lit La persuasion et la rhétorique que Carlo Michelstaedter envoie de Gorizia, où il était revenu pour rédiger sa thèse, à ses professeurs à Florence le 5 octobre 1910. Le 16 octobre 1910 il achève les Appendices critiques à sa thèse. Le 17 octobre 1910 il se tire une balle dans la tête. La veille sa mère lui avait fait une énième scène, l'accusant d'ingratitude. 
Etant moi-même la mère de deux grands fils, je sais combien il est difficile de ne pas tomber dans l'un ou l'autre des travers typiques des mères et je n'aime donc pas jeter la pierre à une autre mère. Mais en lisant l'échange de courrier entre Carlo Michelstaedter et sa mère, j'avais été frappée par les sautes d'humeur de celle-ci, passant de la passion pour son fils au rejet le plus total, ne répondant, par exemple plus, durant des mois, à ses lettres parce qu'il avait émis le souhait de se fiancer à une jeune fille rencontrée à Florence. Il a beau la supplier, dire combien il souffre d'être ainsi coupé d'elle, faire intercéder sa soeur auprès d'elle, sa mère reste de marbre. 
De Carlo Michelstaedter:
Epistolaire, traduction Gilles A. Tiberghien, Editions de l'Eclat
La persuasion et la rhétorique, traduction Marilène Rajola, Editions de l'Eclat
Claudio Magris, L'Anneau de Clarisse, traduction Marie-Noëlle et Jean Pastureau, L'Esprit des Péninsules