mercredi 2 juillet 2008

Richard Avedon au Jeu de Paume

Avedon est célèbre pour ses photographies de mode et ses portraits. L'exposition privilégie le portraitiste, et j'en suis ravie. A l'opposé des images sophistiquées pour pages glacées, ses portraits sont, à première vue, on ne peut plus simples: le sujet, placé devant un fond clair, regarde la caméra, donc, il nous regarde. Et peu importe qui Avedon photographie, ce face à face est toujours captivant car il nous donne le sentiment de comprendre qui est la personne dont il a fait le portrait. Durant des décennies, il a photographié des célébrités, cependant, de 1979 à 1984, il a passé chaque été à parcourir l'ouest américain et à y photographier des gens simples en procédant de la même manière. Caissière, barmaid, mineur, ex champion de boxe ... nous devinons leur vie, leur passé, leur avenir. Chacun des ces portraits est en soi un roman. J'ai choisi pour illustrer mon post ce magnifique portrait de sa femme, car cette photo de la femme qu'il aimait - une femme qu'on aurait envie de connaître tant sa personnalité semble riche - nous révèle, selon moi, par ricochet, un peu Avedon.  

mardi 1 juillet 2008

The Diary of Virginia Woolf

Saturday 16 January 1915
My writing now delights me solely because I love writing and don't, honestly, care a hang what anyone says. What seas of horror one dives through in order to pick up these pearls - however they are worth it.

Samedi 16 janvier 1915
Mon écriture m'enchante maintenant, seulement parce que j'aime écrire et que, honnêtement, je me fiche complètement de ce que les autres disent. Quels océans d'horreur ne traverse-t-on pas afin de recueillir ces perles - elles en valent toutefois la peine.

samedi 28 juin 2008

L'envol

Mon petit est parti. Ce n'est pas la première fois, à dix-neuf ans déjà il avait passé une année d'étude aux Etats-Unis. Mais cette fois son retour n'est pas prévu, après un stage à Washington cet été et une dernière année de master à Londres, où ira-t-il? Lui-même l'ignore. "Tu te rends compte, lui ai-je demandé il y a deux semaines, que ce sont peut-être les derniers jours que nous passons à vivre dans la même ville?  -  C'est clair, m'a-t-il répondu, quoi que je fasse après mon master, il y a peu de chances pour que je travaille à Paris." Quoi de plus normal, de plus banal, me direz-vous que de quitter ses parents. Mais il n'a que vingt et un ans et trois dents de sagesse ! Rien de surprenant, cependant, ce garçon est né pressé. Speedy Gonzales l'avions-nous surnommé dans la famille lorsqu'il était petit. Depuis quelques années, je l'appelle l'homme pressé car il me fait penser à Paul Morand, pas seulement à cause de son roman ou parce qu'il étudie les sciences politiques dans la même école que lui, mais pour son insatiable appétit de connaissances et son goût du voyage. Ses journées ne semblent pas contenir vingt-quatre heures seulement comme les nôtres, tant il accomplit de choses. Obtenir plusieurs diplômes à la suite l'un de l'autre ce n'est pas assez rapide pour lui, alors il mène plusieurs études en parallèle. Et pendant son temps libre, il écrit des articles d'analyse politique que des journaux spécialisés des quatre coins du globe lui achètent. Mais il trouve aussi le temps de tomber amoureux et de faire la fête avec ses amis. Vous n'avez pas encore décroché de ce panégyrique à mon fils? Vous avez du mérite. Mais nous, ses parents avons nous du mérite? Ma réponse est: non. A mon avis nous n'avons pas plus de mérite a avoir un enfant qui réussit brillamment que nous ne sommes coupables des défaillances d'un enfant à problèmes. Ayant plusieurs enfants, j'ai aussi connu les entrevues avec les professeurs auxquelles on se rend le coeur battant et dont on sort la tête en feu, les coups de fil de l'école s'interrogeant sur l'absence de mon enfant qui n'était pourtant pas non plus dans sa chambre, la décision du directeur de lycée de se débarrasser de cet élément perturbateur, la tournée des écoles dans l'espoir de trouver une bonne âme qui veuille bien le prendre malgré son dossier et le mépris d'un directeur d'école qui disait devant moi à mon fils de quinze ans: "J'ai de l'expérience, les gars comme toi, je les connais, il n'y a rien à en tirer." Ce gars, mon grand, est devenu - par quelques détours, certes - un spécialiste du droit de la propriété intellectuelle, un domaine qui le passionne, mais surtout un homme avec beaucoup de maturité. Ne jamais baisser les bras lorsqu'un enfant traverse une crise, voilà ce qui est difficile.

jeudi 26 juin 2008

La capture, un film de Carole Laure

Nous n'étions que trois dans la salle. Pourquoi? Est-ce à cause du sujet, la violence conjugale, qui met tout le monde mal à l'aise? Il est vrai qu'on passe quelques moments très inconfortables en regardant ce film, ils sont cependant excellents car ils ne sont pas gratuits et incitent à la réflexion. Dans la seule scène de coups à laquelle nous assistons "en direct"- un flash-back - nous ne voyons pas les coups tomber, mais c'est pire car nous assistons à cette scène vue d'en-dessous de la table où les enfants du couple se sont réfugiés. L'originalité du film de Carole Laure réside dans le fait d'avoir pris pour héroïne non pas la femme battue mais sa fille. Devenue adulte, cette jeune fille - Catherine de Léan, mélange parfait de fraîcheur et de fougue - qui a quitté la maison familiale depuis deux ans décide de capturer son père pour forcer cet homme qui a toujours terrorisé sa famille au dialogue. Elle espère ainsi pouvoir le raisonner et le faire changer. Parallèlement elle force pratiquement sa mère à le quitter et lui trouve un travail afin qu'elle devienne autonome. La réflexion à laquelle incite le scénario de Carole Laure dépasse le cadre de la violence conjugale. N'avons-nous pas tous, à des degrés divers, un jour souhaité changer nos parents? Mais est-ce possible? L'héroïne réalisera qu'en voulant changer son père c'est elle qui change. Dans le rôle de la mère, Pascale Bussière - très connue au Canada - est absolument extraordinaire et Laurent Lucas entre si bien dans le rôle du mari et père violent qu'on a des palpitations dès qu'il apparaît à l'écran. La tension serait insupportable si elle n'était pas entrecoupée de moments de grâce plein de sensualité et par des touches d'humour. Ce film n'est malheureusement distribué que dans peu de salles et pas pour très longtemps, je le crains. Dommage!

mardi 24 juin 2008

Benjamin Constant, Adolphe

Dans Adolphe, un roman autobiographique de seulement cent pages inspiré par sa longue liaison avec Mme de Staël, Benjamin Constant décrit sans complaisance ses faiblesses qui le conduiront à se montrer incapable de rompre cette liaison amoureuse alors qu'il n'aime plus.
Au début du roman, il est un jeune homme de vingt-deux ans qui parle de sa relation avec son père. (Je ne manque jamais l'occasion d'offrir Adolphe à un jeune car cela les étonne toujours de trouver dans un texte écrit il y a deux cents ans des sentiments qu'ils éprouvent actuellement.)
"Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité parce que j'étais plus jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune, et de l'animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m'aidait à cacher mes véritables pensées."
Le roman se termine sur cette liaison qui n'en finit pas de finir. 
"Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? Quel est mon crime? de vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous? Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié vous retient! Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? que je vous quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à vous qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force, dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir à vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive, est-il une retraite où je ne me cache, pour vivre auprès de vous sans être un fardeau dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux c'est votre silence ..."
Lâcheté ou perversion?

lundi 23 juin 2008

Sören Kierkegaard ou la perversion en amour

Qu'est-ce qu'un pervers ?
Dans son Journal d'un séducteur Sören Kierkegaard nous livre un modèle du genre:
"Je peux me figurer qu'il savait amener une jeune fille au point culminant où il était sûr qu'elle sacrifierait tout pour lui. Mais les choses ayant été poussées jusque-là, il rompait, sans que de son côté les moindres assiduités aient eu lieu, sans qu'un mot d'amour ait été prononcé, et encore moins une déclaration d'amour, une promesse. Et pourtant, une impression avait été créée, et la malheureuse en gardait doublement l'amertume, parce qu'elle n'avait rien sur quoi s'appuyer et parce que des états d'âme de nature très différente devaient continuer de la ballotter dans un terrible sabbat infernal lorsqu'elle se faisait des reproches, tantôt à elle-même en lui pardonnant, et tantôt à lui, et qu'alors elle devait toujours se demander si, après tout, il ne s'agissait pas d'une fiction, puisque ce n'était qu'au figuré qu'on pouvait parler de réalité au sujet de ce rapport. Elle n'avait personne à qui s'ouvrir car au fond elle n'avait rien à confier."
Le pervers dont Sören Kierkegaard nous décrit avec minutie les techniques de manipulation amoureuse, il existe. Marie-France Hirigoyen, psychiatre et psychanalyste, le décortique pour nous dans Le harcèlement moral: "Face à un pervers, on ne gagne jamais. Tout au plus, peut-on apprendre quelque chose sur soi-même."
Ce grand pervers, nous cherchons à le repérer pour mieux l'éviter et, éventuellement, prévenir contre lui nos proches.
Mais en dehors de ces cas extrêmes, heureusement assez rares, qu'en est-il de la manipulation amoureuse? Quand commence-t-elle? Lorsque nous sommes aimés plus que nous n'aimons, ne devenons-nous pas forcément manipulateur ou, pour ceux qui n'auraient pas compris que je crois à la parité en ce domaine, manipulatrice?

vendredi 20 juin 2008

Michel-Ange

Michel-Ange a peint le plafond de la Chapelle Sixtine en deux temps. Ce n'est que quand la première moitié fut terminée et débarrassée de son échafaudage qu'il put voir son oeuvre avec du recul. Insatisfait par les proportions, il les a légèrement changées dans la seconde moitié. Lorsqu'on l'ignore on ne le remarque pas, mais si on le sait c'est parfaitement visible.
Voici un sonnet de sa main décrivant ses conditions de travail: 

Sonnet caudé
Dans ce labeur, un goitre m'est venu,
Comme l'eau en fournit aux chats de Lombardie
A moins que ce ne soit de quelque autre pays,
Car, à force, mon ventre au menton s'est collé.

La barbe au ciel, je sens mon cerveau sur l'échine
Et me voilà doté d'un torse de harpie,
Pendant que, sur ma face dégouttant,
Le pinceau me transforme en riche pavement.

Les reins me sont rentrés dedans la panse,
Mon cul, par contrepoids, en croupe s'est changé,
En vain j'avance en aveugle mes pieds.

J'ai par devant l'écorce qui s'allonge
Et, par derrière, elle se tend, se plisse,
Me recourbant comme un arc de Syrie.

Ainsi de mon esprit 
Les jugements sont-ils fallacieux, contournés:
Sarbacane tordue ne tire jamais droit.

Ma peinture défunte,
Ami, défends-là donc, et mon honneur aussi,
Car la place est mauvaise, et je ne suis pas peintre.

                            *****
I'ho già fatto un gozzo in questo stento,
come fa l'aqua a' gatti in Lombardia
o ver d'altro paese che si sia,
c'a forza 'l ventre appicca sotto 'l mento.

La barba al cielo, e la memoria sento
in sullo scrigno, e 'l petto fo d'arpia,
e 'l pennel sopra 'l viso tuttavia
mel fa, gocciando, un ricco pavimento.

E' lombi entati mi sono nelle peccia,
e fo del cul per contrapeso groppa,
e' passi senza gli occhi muovo invano.

Dinanzi mi s'allunga la corteccia,
e per piegarsi adietro si ragroppa,
e tendomi com'arco sorïano.

Pero fallace e strano
surge il iudizo che la mente porta,
ché mal si tr' per cerbottanta torta.

La mia pittura morta
difendi orm', Giovanni, e 'l mio onore,
no sendo in loco bon, né io pittore.

Traduction Michel Orcel pour les Editions de l'Imprimerie Nationale