mercredi 29 octobre 2008

Carlo Michelstaedter

Carlo Michelstaedter est né le 3 juin 1887 à Gorizia, une petite ville italo-slovène proche de Trieste, dans une famille juive bourgeoise parfaitement intégrée. Son père dirige la filiale de Gorizia des assurances Generali - je mentionne ce détail parce que je trouve amusant de constater qu'on ne peut pas s'intéresser aux auteurs originaires de cette région ou y ayant séjourné sans tomber sur le nom de cette société, à croire que tout le monde y travaillait. La région fait alors encore partie de l'Empire austro-hongrois. Après son bac Carlo Michelstaedter s'inscrit à la faculté de Mathématiques de Vienne, mais il revient rapidement en Italie où, après un voyage à la découverte des villes italiennes, il s'inscrit à Florence à la Faculté de Lettres de l'Institut des Etudes Supérieures. Si je vous parle de lui c'est que malgré sa courte vie, il a laissé une oeuvre d'un grand intérêt. 
Etudiant brillant, ses études à Florence lui plaisent, mais il souffre d'être séparé de sa famille (il est le cadet de quatre enfants) et il entretient avec ses membres, en particulier avec sa mère, une correspondance abondante publiée sous le titre: Epistolaire. Pour vous donner un aperçu de sa personnalité, en voici un extrait:
"Un autre jour est passé, plus rempli plus actif, ensoleillé, avec pourtant ce même fond d'irrésistible mélancolie qui a été le leitmotiv intime de chacune de mes pensées, le refuge après chacun de mes actes. C'est stupide, déraisonnable, mais cela me fait l'impression que les jours passés à Gorizia se sont vertigineusement éloignés dans le passé, que les circonstances qui les ont formés ne pourront plus jamais se répéter, que les situations sont perdues pour moi à jamais. Quand j'y réfléchis, j'arrive à me convaincre du contraire et, pourtant, c'est quelque chose qui, de façon inconsciente me fait souffrir. Mais je le trouverai bien un jour ce travail heureux, conscient et sûr de son but! Alors je n'aurai plus de ces pensées élégiaques.
12 janvier 1807."
Carlo Michelstaedter est surtout connu pour son impressionnante thèse de philosophie: La persuasion et le rhétorique, rédigée à l'âge de vingt-trois ans. Mais je crois qu'il est important de lire également son courrier, non seulement parce que cela permet de voir les deux faces de ce jeune homme: d'un côté le brillant étudiant, de l'autre le garçon plein d'angoisses et d'incertitudes qui a un besoin immense d'être rassuré par ses proches, mais surtout parce que je trouve que cette double lecture permet d'entrevoir les liens entre son expérience intime et le développement de sa pensée philosophique.
En guise de présentation de La persuasion et la rhétorique, je vous livre ce qu'en dit Claudio Magris dans L'Anneau de Clarisse, un livre que je vous recommande si la littérature italo-austro-hongroise vous intéresse:
"Le développement de la civilisation occidentale - selon Michelstaedter à partir d'Aristote ou déjà du Platon de la dernière période, jusqu'à l'hyperbole de ce processus à l'époque contemporaine - a privé l'individu de sa persuasion, c'est-à-dire de la force de vivre en possédant pleinement son propre présent et donc sa propre personne, sans avoir besoin de se consumer - pour savoir qu'il existe - dans la poursuite d'un résultat qui se trouve toujours à un pas devant lui."
Vous aurez compris qu'il est difficile de ne pas se sentir concerné lorsqu'on lit La persuasion et la rhétorique que Carlo Michelstaedter envoie de Gorizia, où il était revenu pour rédiger sa thèse, à ses professeurs à Florence le 5 octobre 1910. Le 16 octobre 1910 il achève les Appendices critiques à sa thèse. Le 17 octobre 1910 il se tire une balle dans la tête. La veille sa mère lui avait fait une énième scène, l'accusant d'ingratitude. 
Etant moi-même la mère de deux grands fils, je sais combien il est difficile de ne pas tomber dans l'un ou l'autre des travers typiques des mères et je n'aime donc pas jeter la pierre à une autre mère. Mais en lisant l'échange de courrier entre Carlo Michelstaedter et sa mère, j'avais été frappée par les sautes d'humeur de celle-ci, passant de la passion pour son fils au rejet le plus total, ne répondant, par exemple plus, durant des mois, à ses lettres parce qu'il avait émis le souhait de se fiancer à une jeune fille rencontrée à Florence. Il a beau la supplier, dire combien il souffre d'être ainsi coupé d'elle, faire intercéder sa soeur auprès d'elle, sa mère reste de marbre. 
De Carlo Michelstaedter:
Epistolaire, traduction Gilles A. Tiberghien, Editions de l'Eclat
La persuasion et la rhétorique, traduction Marilène Rajola, Editions de l'Eclat
Claudio Magris, L'Anneau de Clarisse, traduction Marie-Noëlle et Jean Pastureau, L'Esprit des Péninsules 

2 commentaires:

claudeleloire a dit…

tout être humain a besoin de considération . On ne joue pas le "jeu" de l'indifférence avec ses enfants ...

Dominique a dit…

C'est un très grand plaisir de trouver un billet sur Michelstaedter une daécouverte faite il y a bien des années et que j'ai toujours gardée comme une rencontre d'exception, je n'ai pas lu l'anneau de Clarisse mais je vais réparer cet oubli