dimanche 12 octobre 2008

La bourse, Emile Verhaeren


La bourse

Comme un torse de pierre et de métal debout
Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

Dès que morte est la nuit et que revit le jour,
L'immense et rouge carrefour
D'où s'exalte sa quotidienne bataille
Tressaille.

Des banques s'ouvrent tôt et leurs guichets,
Où l'or se pèse au trébuchet,
Voient affluer - voiles légères - par flottes,
Les traites et les banque-notes.
Une fureur monte et s'en dégage,
Gagne la rue et s'y propage,
Venant chauffer, de seuil en seuil,
Dans la ville, la peur, la folie ou l'orgueil.

Le monument de l'or attend que midi tinte
Pour réveiller l'ardeur dont sa vie est étreinte.
Tant de rêves, tels des feux roux
Entremêlent leur flamme et leurs remous
De haut en bas du palais fou!
Le gain coupable et monstrueux
S'y ressert comme des noeuds.
On croit y voir une âpre fièvre
Voler de front en front, de lèvre en lèvre,
Et s'ameuter et éclater
Et crépiter sur les paliers
Et les marche des escaliers.
Une fureur réenflammée
Au mirage du moindre espoir
Monte soudain de l'entonnoir
De bruit et de fumée,
Où l'on se bat, à coups de vols, en bas.
Langues sèches, regards aigus, gestes inverses,
Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent,
Echangent là leur peur et leur terreur.
La hâte y simule l'audace
Et les audaces se dépassent;
Les uns confient à des carnets
Leurs angoisses et leurs secrets;
Cyniquement, tel escompte l'éclair
Qui tue un peuple au bout du monde;
Les chimères volent dans l'air;
Les chances fuient ou surabondent;
Marchés conclus, marchés rompus
Luttent et s'entrebutent en disputes;
L'air brûle - et les chiffres paradoxaux,
En paquets pleins, en lourds trousseaux,
Sont rejetés et cahotés et ballottés
Et s'effarent en ces bagarres,
Jusqu'à ce que leurs sommes lasses,
Masses contre masses,
Se cassent.

Aux fins de mois, quand les débâcles se décident,
La mort les paraphe de suicides
Et les chutes s'effritent en ruines
Qui s'illuminent
En obsèques exaltatives.
Mais le jour même, aux heures blêmes,
Les volontés, dans la fièvre, revivent;
L'acharnement sournois
Reprend, comme autrefois.
On se trahit, on se sourit et l'on se mord
Et l'on travaille à d'autres morts.
La haine ronfle, ainsi qu'une machine,
Autour de ceux qu'elle assassine.
On vole, avec autorité, les gens
Dont les coffres sont indigents.
On mêle avec l'honneur l'escroquerie,
Pour amorcer jusqu'aux patries
Et ameuter vers l'or torride et infamant
L'universel affolement.

Oh l'or, là-bas, comme des tours dans les nuages,
L'or étalé sur l'étagère des mirages,
Avec des millions de bras tendus vers lui,
Et des gestes et des appels, la nuit,
Et la prière unanime qui gronde,
De l'un à l'autre bout des horizons du monde!

Là-bas, des cubes d'or sur des triangles d'or,
Et tout autour les fortunes célèbres
S'échafaudent sur des algèbres.

De l'or! - boire et manger de l'or!
Et, plus féroce encor que la rage de l'or,
La foi au jeu mystérieux
Et ses hasards hagards et ténébreux
Et ses arbitraires vouloirs certains
Qui restaurent le vieux destin;
Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure,
Par seul plaisir d'anomalie,
Par seul besoin de rut et de folie,
Là-bas, où se croisent les lois d'effroi
Et les suprêmes désarrois,
Eperdument, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout,
Qui cèle en son mystère et son ardeur profonde
Le coeur battant et haletant du monde,
Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

Emile Verhaeren
Les villes tentaculaires. 

5 commentaires:

Alex a dit…

excellent ce poeme! Cela m'ouvre quelques perspectives. Rien que dans la perception des monuments: pour leur architecture et ce qu'ils contiennent, ce qui ne se voit pas mais que le cerveau travaille, son sens figuré.

claudeleloire a dit…

quelle actualité ! j'en frémis ... l'homme n'apprendra t-il jamais à modérer sa cupidité ?
je ne connaissais pas ce poême d'Emile Verhaeren, j'ai beaucoup de choses à apprendre moi aussi ...
Merci !

Elsa a dit…

Je suis ravie que vous soyez sensibles à la poésie d'Emile Verhaeren qui n'a rien perdu de son actualité presque cent ans après sa mort.
Pour Alex qui a aimé les références à l'architecture, juste une strophe extraite de La ville :
"Là-bas,
Ce sont des ponts musclés de fer,
Lancés, par bonds, à travers l'air;
Ce sont des blocs et des colonnes
Que décorent Sphinx et Gorgones;
Ce sont des tours sur les faubourgs;
Ce sont des millions de toits
Dressant au ciel leurs angles droits:
c'est la ville tentaculaire,"
Je crois qu'on trouve Les villes tentaculaires et Les campagnes hallucinées chez Gallimard. Mais comme Verhaeren est libre de droits on trouve également ses poèmes sur internet.

Alex a dit…

Merci Elsa! Heureusement je suis revenu voir les commentaires de ce post! J'aime bien la poesie sur le theme de la ville. C'est un choix de vie que l'Humanité a fait sans doute inconsciamment, et cela influence naturellement les façons de vivre et la condition humaine.
En parlant d'actualité, cela me fait penser que je vais voir bientot un film francais "la lettre a la prison", sortie en 2006 mais tourné dans les annees 60. Un film qui parle des problemes d integration je crois, et qui a fasciné en 2006 en France, car 40 ans apres, la meme chose aurait pu etre tournee (ce que dit la critique)... je suis donc tout excite d avance a l idee de voir ce film!

Elsa a dit…

Servus Alex, je n'ai malheureusement pas vu ce film qui a l'air très intéressant. Peut-être en parleras-tu sur ton blog.