lundi 20 octobre 2008

Lignes de fuite

Un jeune homme s'est donné la mort. Je ne le connaissais pas, mais je connais celui qui jadis faisait avec lui du skate-board. Il est sous le choc et très triste et, comme toute personne confrontée à un suicide, il se demande si une parole ou un geste de sa part auraient pu changer le cours des choses. Je le crois d'autant moins que ce jeune homme avait déjà tenté de se suicider l'année dernière.
Et me voilà forcément partie dans des réflexions sur le suicide. En allemand suicide se dit: Selbstmord, littéralement: assassinat de soi, un terme qui, je trouve, reflète bien la violence de cet acte.
Certains suicides m'inspirent de la compassion parce que je comprends les raisons qui ont pu pousser la personne qui s'est suicidée à vouloir en finir - c'est le cas pour ce jeune homme sur lequel le mauvais sort s'acharnait depuis de nombreuses années. 
D'autres tombent comme un couperet quand on s'y attend le moins, ils sont souvent le fait de personnes solaires qui cachent bien leur part d'ombre. Appuyé à une balustre sur un pont ou à une fenêtre il arrive que l'on pressente la possibilité d'une chute peut-être à peine voulue mais si facile ...
Ce que je ne comprends pas, par contre, ce sont ceux qui s'appliquent à mettre minutieusement en scène leur suicide comme pour s'assurer qu'ils détruiront ceux qui les aiment en même temps qu'eux-mêmes.
Je sais que les personnes qui en arrivent là sont forcément désespérées à un point que je ne peux imaginer, mais la mise en scène d'un suicide, même lorsqu'elle ne vise pas à blesser des proches, provoque chez moi une réaction de rejet, probablement parce que j'y vois le comble du narcissisme, comme dans le cas de Cesare Pavese, un auteur que j'admire pourtant. Dans Le métier de vivre il nous parle de son mal-être et de son aspiration au suicide. A sa lecture, j'ai d'abord compati. Mais ce suicide projeté, il en parle et en parle encore ... Et, je vous l'avoue, j'ai commencé à me lasser. Puis, pour se donner en quelque sorte du courage à la tâche, il note un jour: "Eppure donnette l'anno fatto." - "Pourtant, même de petites bonnes femmes l'ont fait". La lecture de cette "petite phrase" m'a inspiré un dégoût qui n'était pas seulement dû au mépris pour les femmes qu'elle exprime - la misogynie de Pavese m'était déjà connue. J'avais beau savoir qu'il s'était finalement suicidé, ça ne changeait rien à l'effet que faisaient et font toujours sur moi ces quelques mots et la mise en scène pour la postérité dont Cesare Pavese a entouré son acte ne faisait que renforcer mon sentiment. Vittorio, mon professeur d'italien devenu un ami s'étonne encore quelquefois de la violence de ma réaction. Elle s'explique certainement en partie par la souffrance infligée aux proches dont j'ai, à l'occasion, été témoin. 
Et vous? Me direz-vous ce que vous inspire le suicide? 

12 commentaires:

Sébastien a dit…

Bonsoir Elsa,

le suicide est toujours un sujet très tabou (en France mais je pense que c'est vrai aussi ailleurs, d'ailleurs j'aimerais ton avis, toi qui est un peu transversale sur notre planète) et c'est vrai qu'en abordant ce sujet on a toujours du « mal » à sortir des généralités.

Je trouve tout comme toi qu'il y a des "mises en scène" du suicide qui sont passablement déplorables, voire risible (quand on lit ton exemple avec cet auteur italien) tant, en effet, on y trouve des artifices pseudo romantiques qui serviront soit pour une pseudo-postérité (c'est redondant mais c'est voulu), soit en effet à faire souffrir l'entourage.

Il y a par contre des suicides qui me laisse perplexe et qui vont provoquer chez moi une très forte empathie : ce sont aussi des mises en scène mais où le centre d'intérêt est déconcentré (ce n'est pas forcément pour attirer l'attention sur la personne « Selbstmord »). Deux exemples récents (repris dans l'actualité donc ce qui explique aussi peut-être l'empathie) : une institutrice spécialisée dans les enfants difficiles s'est donnée la mort sur son lieu de travail juste avant qu'elle ne rencontre le psy pour discuter ces difficultés.
Le deuxième exemple est encore plus récent : une femme de sans papier s'immole pour protester contre les 15 mois de prison ferme qu'a pris son compagnon pour refus de reconduite à la frontière.

Il y a bien dans les deux cas une mise en scène redoublée par une volonté de rendre médiatique leur mort. Pour la première on y voit la volonté d'agir pour le bien de toutes ces instites qui souffrent en silence parce qu'on ne prend pas assez au sérieux les difficultés de leur métier, parce qu'il se dégrade sans cesse, etc. Pour la seconde c'est sans doute plus pour attirer l'attention, mais à quel prix ! Au prix d'un non retour. Ca dénote une très grande détresse également.
On devine qu'il y a là par ces gestes de se donner la mort, qui sont tout sauf anodins, l'envie une dernière fois de donner un sens par sa mort (grosso modo je raccourcis mais si je dois me supprimer, autant que cela serve à d'autres) voire de renseigner autrui sur une difficulté qui n'est pas que personnelle mais collective et qui va au-delà dans une sorte de geste politique, voire philosophique (il y a un long chapitre sur le suicide philosophique dans le Mythe de Sisyphe d'Albert Camus), avec l'impression de donner une dernière fois un sens à sa vie, à sa mort. On peut trouver cela absurde (comme Camus) ou horrible ou futile, n'empêche que ça provoque en moi une grande tristesse (sans doute aussi car en tant que spectateur et survivant, je sais très bien que ça ne va pas changer grand chose au fond).

De toute façon ce sera toujours un sujet tabou je pense car les suicidés ne cessent d'interroger ceux qui s'accrochent à la vie, qu'il y a une sorte de fossé qui les sépare, un fossé qu'il faut franchir, d'un côté comme de l'autre, pour savoir vraiment.

PS. : je m'appelle Sébastien, je passe souvent ici car j'aime bien ta plume et les histoire qui se déroulent sous sa course. Je n'interviens pas souvent car quand je m'embarque dans une réponse je suis plutôt bavard (mais tu as du le remarquer)

Elsa a dit…

Bonsoir Sebastien,
Le sujet est délicat parce que dans tous les cas il est question de personnes désespérées, mais aucun sujet ne devrait être tabou.
Mettre en scène son suicide pour servir une cause? Il y a des exemples célèbres. Je doute que cela serve à quelque chose.
Je ne connais pas le texte de Camus à ce sujet mais je le lirai parce que son avis m'intéresse.
J'aime bien recevoir des commentaires, même longs.
Je vais, à mon tour, prendre le temps de découvrir ton blog.

Sébastien a dit…

Le texte te plaira je pense. Je résume très lourdement (tu te doutes qu'il est beaucoup plus subtile et ma lecture est un peu lointaine) : Camus fait le constat de l'absurdité du monde. Face à cela on peut opter pour deux solutions : le suicide philosophique (mais il conclue comme toi que cela n'y change rien et n'apporte pas beaucoup de sens ; il abonde il me semble en exemples célèbres). Ou bien il faut imaginer Sisyphe heureux et continuer à rouler notre pierre indéfiniment (une sorte de stoïcisme moderne en somme). Voilà en résumé.
Merci pour ta visite. Je repasserai par là : la lumière y est très chaleureuse.

claudeleloire a dit…

Je ne plains pas les suicidés, ils ont trouvé leur mort ... je souffre pour leurs proches qui toujours se poseront la question du qu'aurions-nous pu faire ? s'ils ont (les suicidés) laissé un mot pour expliquer le geste, le deuil est plus facile ...
Et si je comprends la souffrance de tous ceux-là qui exploitent les sentiments des autres par des mises en scènes de suicide, je les méprise ...
Il est parfois des vies trop dures à vivre .

Elsa a dit…

Nous sommes d'accord, Claude.

J'aimerais bien que quelqu'un qui n'est pas d'accord se manifeste aussi.
C'est un peu frustrant. Depuis la rentrée la fréquentation de mon blog monte en flèche, mais les commentaires sont toujours rares.

Pivoine a dit…

La pensée du suicide m'a souvent accompagnée mais par périodes. Parfois, cela s'apparentait plus à un désir d'échapper à des crises d'angoisses, d'où l'envie plutôt de dormir.

Paradoxalement, c'est quand je me suis soignée contre le cancer que j'ai le plus joué avec ma vie en prenant des médicaments (anxiolytiques et somnifères) de façon hallucinante. Mais j'étais dans une série. (Ce qui explique que je parle encore parfois d'abandon, ces années de série ont pesé un certain poids).

C'est tout de même la pensée de mes proches qui m'a progressivement ramenée à la vie - le désir de vie et de bonheur, je l'ai toujours eu! Oh oui! (après de longues recherche pour être bien soignée - il me faut une équipe, lol, de 3 personnes pour être bien !) Mon fils ne vivait pas chez moi, mais je savais enfin qu'il m'aimait. Ma mère n'était plus là, de l'amour de mon père je ne doutais pas, mais mon frère m'a témoigné le sien.

J'avais un besoin délirant d'amour (qui aurait pu me faire faire les pires bêtises et cela m'a fait faire des bêtises, mais pas définitives - là, je crois que l'amour de l'art a toujours compensé, de l'art ou de l'écriture).

Ce besoin d'amour et de reconnaissance a quelque chose, sans doute, chez certaines personnes, d'hors normes, d'insoignable, c'est je crois ce qui pousse un peu les futurs suicidés (manipulateurs) à mettre en scène leur suicide. C'est odieux, l'autre est pris en otage, mais je m'essaierais à comprendre la cause, le fonctionnement, sans juger. Je dirais en restant neutre. Je ne compatis pas, je ne juge pas non plus. J'essaie de comprendre. Point.

Ou alors, pour certains, la vie n'a aucun prix, c'est possible, tout est possible, l'être humain est complexe...

***

Je crois que ce qui simplifierait le commentaire (et du coup tu aurais plus de commentateurs), ce serait de permettre le choix d'autre utilisateur, avec site ou anonyme. Comme sur d'autres blogs blogspot. L'ouverture d'un compte google n'est pas très facile...

Ca plus le zybfr et la modération, ça décourage un peu le commentateur je pense.

Elsa a dit…

Pivoine, je ne te connaissais pas quand tu as mené ta bataille contre le cancer, mais j'ai des amis qui sont passés par là, certains comme toi ont gagné la bataille d'autres non. Je suis persuadée qu'avoir à affronter un cancer est une des choses les plus dures qui puisse nous arriver. Alors même s'il n'est pas toujours facile d'accompagner un ami malade, d'être le témoin de sa souffrance, c'est pour moi une obligation absolue. On n'a pas le droit d'être une mauviette dans ces circonstances, et quand j'ai des amis qui ont des amis ou un membre de leur famille malade, je ne les lâche pas avec ça - je sais être chiante, tu l'auras compris -, je suis toujours en train de leur répéter qu'il ne suffit pas de penser à eux, qu'ils doivent être présents, même si c'est pour se faire remballer.

Pour les commentaires, il faut que je cherche comment faire pour les faciliter, malheureusement je ne suis pas très douée pour ce genre de chose.

Pivoine a dit…

Oh, tu sais, Elsa! Non seulement, il y a des gens qui te laissent tomber, (c'est un moindre mal dans certains cas, autant ne pas leur consacrer d'énergie), mais pire encore, il y a ceux qui agissent exactement avec toi comme si de rien n'était, pour lesquels c'est lettre morte. Aucun changement de comportement, on drague, on manipule, on laisse tomber, on maltraite... J'en ai connu 2-3 comme ça et ça ne m'a pas fait de bien de les rencontrer.

Mais d'un autre côté, il y a des gens très bien. Et des soutiens massifs, dont on ne se doutait pas avant.

Quand on apprend ça, c'est un choc brutal (même si on s'en doute). On voit sa mort en face de soi et on n'a pas du tout envie de mourir. Paradoxalement, mourir vite serait tentant, de manière à éliminer les souffrances et la médicalisation et la souffrance de la médicalisation (à laquelle on se fait cependant et là on n'est pas égal non plus, je plains ceux qui ont dû passer par les chimios...)

Je ne savais pas que t'étais chiante, lol, ardente, véhémente, je dirais o:) (chiante, ça c'est moi! mdr!)

Angèle Paoli a dit…

Pour ce qui concerne Pavese, je ne crois pas que ce qui est dit ici soit tout à fait juste. Il ne s'agit pas de "mises en scènes" comme celles auxquelles il est fait allusion dans les commentaires sur le suicide. Le suicide de Pavese va bien au-delà de ce que chacun de nous peut en dire ou penser. Il est en relation étroite avec ses recherches dans l'écriture, cette obsession du même, qui cherche, dans la répétition, une forme aboutie à son art. D'où la nécessité de dire, de redire et, en fin de compte, de mettre en forme l'acte lui-même. Si le geste de Pavese nous révolte, c'est peut-être qu'il nous dépasse et que nous ne le comprenons pas. Il n'entre en rien dans nos critères. Il entre dans le domaine de l'art, poussé jusque dans ses extrêmes. Dans la lignée de Pavese, il y a Celan, Collobert, Pizarnik, de Stael, Rothko... Pour ne citer que ces quelques grands.
Cu amicizia,

Une Russe à Paris a dit…

C'est curieux, en Russe le mot "suicide" se construit exactement comme en Allemand! En revanche, le sujet me semble moins tabou - sauf qu'en Russie, il est assez différent car il touche surtout les adolescents (j'ai dû entendre parler de tentatives échouées ou réussies d'enfants des amis (des amis) de mes parents une bonne dizaine de fois!)... Mais on n'entend jamais parler de suicides d'adultes, je ne m'en rends compte que maintenant. C'est étrange, non?

Elsa a dit…

A une russe à paris,
ah oui, c'est étrange, cette impression, parce qu'il y a forcément des adultes qui se suicident. Quelques noms d'artistes me viennent déjà à l'esprit ... même si les artistes ne sont pas représentatifs de la population. Je suis curieuse d'entendre ce qu'en pense mon homme et d'autres Russes.

noèse cogite a dit…

Pour moi sans équivoque, le suicide est un geste désespéré commit pas une personne ayant une maladie mentale. C'est un geste pour se soustraire à une grande souffrance, mais aussi , il ns révèle une faille dans l'individu, une incapacité à faire face à la vie, un handicap. On connait tous des gens qui ne l'ont pas eu facile et qui ne se sont pas suicidés.
Des gens d'une très grande fragilité , qui n'ont pas reçu le même "don" de désensibilisation.
Des gens que l'on se doit d'entourer de tout notre amour...