dimanche 9 novembre 2008

VIENNE AU CRÉPUSCULE


La gestation de ce roman d'Arthur Schnitzler paru en 1908 fut longue. L'auteur avait pour ambition d'y rendre compte le plus justement possible de la société viennoise de cette époque et il y réussit fort bien.
Pourtant on lit aujourd'hui plus souvent Le monde d'hier de Stefan Zweig qui présente une société viennoise idéalisée par la nostalgie. Si Zweig est bien obligé d'y reconnaître que l'antisémitisme prenait alors de l'ampleur à Vienne, il temporise aussitôt en prétendant que cela n'avait pas un impact sur les relations de la vie courante. C'est évidemment faux. 
Certes, les juifs de Vienne avaient connu une belle époque, mais celle-ci précédait la naissance de Stefan Zweig qui est né vingt ans après Arthur  Schnitzler.
C'est le krach de 1873 auquel avait mené une politique libérale - eh oui, déjà - qui marque le tournant. La population crève de misère, les banques sont dans les mains de familles juives, des politiciens peu scrupuleux en profitent pour mettre de l'huile sur le feu. S'ajoute à cela que certains Autrichiens de langue allemande qui supportent mal de faire partie d'un Empire dans lequel ils sont minoritaires lorgnent vers Bismarck. L'histoire des décennies qui suivirent est trop complexe pour que je la détaille ici, mais l'antisémitisme était une réalité quotidienne même si tous les Autrichiens n'étaient pas atteints par ce fléau.
Georg von Wergenthin, le personnage principal, est compositeur. A la fois noble et artiste, il fréquente tous les milieux ce qui fait de lui le lien entre tous les autres personnages du roman dont la plupart sont juifs. Par le biais de Georg von Wergenthin nous devenons ainsi les témoins de toutes les façons différentes qu'avaient les juifs de réagir à la montée de l'antisémitisme. L'un devient sioniste, l'autre fait l'autruche, certains cherchent à se battre en entrant en politique ... L'écrivain Heinrich Bermann, son ami, est, lui, très pessimiste, mais le jeune baron estime qu'il noirci le tableau. Ainsi dit-il un jour à Heinrich qui, dans une discussion avec d'autres, prédit un sombre avenir aux juifs: "N'exagérons rien, on ne risque quand même pas de rallumer les bûchers." Rappelons-nous  que ce roman fut publié en 1908.
Arthur Schnitzler s'est largement inspiré de personnes de son entourage et notamment des artistes qu'il fréquentait. Mais lorsque quelqu'un ose appeler son roman un roman à clé, il n'en dort pas. Et pourtant, en lisant son journal on découvre qu'un certain Clemens von Franckenstein lui a servi de modèle pour son personnage principal. Comme Georg von Wergenthin il est compositeur, comme lui il a un frère diplomate qui s'appelle Georg von Franckenstein ... Un soir, dans un dîner, où Arthur Schnitzler retrouve Clemens von Franckenstein qu'il n'avait plus vu depuis qu'il s'était emparé de lui pour son roman, il a la surprise d'apprendre que celui-ci est engagé comme chef d'orchestre à l'étranger, ce qui correspond au destin qu'il a prévu pour son personnage. Troublé, il lui demande où il habite durant son séjour à Vienne et Clemens von Franckenstein lui répond qu'il habite chez sa soeur, sur le Heumarkt, en face du Stadtpark. C'est également l'adresse qu'Arthur Schnitzler a donné à son personnage, ce qui laisse l'auteur songeur.
Pour la relation amoureuse qui constitue la trame principale du roman, Arthur Schnitzler s'est inspiré de ses propres expériences avec les femmes, on le comprend immédiatement en lisant son journal.
Der Weg ins Freie - Vienne au crépuscule
Son journal en neuf volumes n'est pas traduit.
Photo du Stadtpark  

10 commentaires:

gabrilu a dit…

Ho letto questo romanzo proprio in questi giorni subito dopo aver riletto "Il mondo di ieri" di Zweig. In italiano il titolo è stato tradotto correttamente, mi pare: "Verso la libertà".
Concordo con le tue considerazioni a proposito dell'antisemitismo di quel periodo denunciato da Schnitzler e più... esorcizzato da Zweig.
Un post molto bello, Elsa grazie :-)

Pivoine a dit…

Evelyn Waugh, en Angleterre, s'est aussi exprimé sur l'antisémitisme dans une nouvelle assez étonnante, visionnaire, hélas. Il parle déjà de crime contre l'humanité, et pourtant, ce fut écrit largement avant la guerre. Malheureusement, je ne me rappelle plus le nom de l'oeuvre...

Une Russe à Paris a dit…

Ca me donne vraiment envie de le lire! Trouves-tu que la traduction française est bien?

Elsa a dit…

J'ignore si la traduction est bonne, mais cela ne devrait pas trop jouer dans le cas de ce roman. D'une part parce qu'il est davantage remarquable pour son contenu que pour son style, ensuite parce que Schnitzler est d'abord un dramaturge et qu'au départ il avait eu l'idée d'écrire une pièce ce qui se sent car c'est le roman le plus dialogué que je connaisse. C'est d'ailleurs ce qui donne l'impression au lecteur de littéralement pénétrer dans cette société viennoise.
Bonne lecture

Combray a dit…

Je suis en train de le lire, c'est vraiment passionnant...
Dans le même genre, je vous conseille "Le monde d'hier", de Stefan Zweig! Toute cette période de fin de siècle est réellement fascinante.

Elsa a dit…

Ah, combray! Et moi qui me croyais lue! Merci tout de même d'être passée.

Combray a dit…

Cela m'a permis de découvrir votre blog, donc c'est une bonne chose!:)
Vous l'avez lu en allemand ? Je le cherche désespérément, mais impossible de le trouver. Et comme je ne peux pas commander sur Amazone.de...

Combray a dit…

Je viens de comprendre votre message -__- effectivement, j'ai dû lire votre chronique un peu à la va vite...je m'en excuse, je ferai mieux la prochaine fois!

Elsa a dit…

@combray, ne vous en faites pas, je lis aussi quelquefois en diagonale.
C'est seulement sur amazone;de ou sur internet, en général, que vous ne pouvez pas commander?
Sinon - mais je ne sais pas si vous êtes à Paris - il y a une librairie allemande à côté du Centre Pompidou, il y en a aussi une dans le Marais, mais surtout, à Paris, les bibliothèques municipales ont certains livres en allemand. Il existe un site centralisé qui vous indique dans quel quartier l'ouvrage est disponible - l'inscription est gratuite. Si vous n'êtes pas à Paris je n'ai pas de solution pour vous, sauf internet où je commande plutôt sur abe books qui propose beaucoup de livres usagés en très bon état.
Bonne chance et bonne lecture.

Combray a dit…

Seulement sur amazone.de...Je ne vis pas à Paris, ni même à côté, malheureusement...
Je vais regarder sur Abebooks, cela dit. Sur Priceminister, Amazone, etc je ne trouve que la version française, que j'ai déjà.
Merci tout de même!