samedi 22 novembre 2008

Leonor Fini

Leonor Fini naît en 1908 à Buenos Aires d'un père argentin et d'une mère italienne. Ses parents s'étant séparés peu après sa naissance, elle passe son enfance à Trieste dans la famille de sa mère, une famille cultivée qui fréquente James Joyce, Italo Svevo et Umberto Saba. Entourée de beaux objets, d'art et d'une vaste bibliothèque, elle s'est très tôt penchée sur des livres d'art.  















A propos de l'oeuvre de Franz von Stuck, ci-dessus, Leonor Fini raconte l'anecdote suivante:
"Sur le mur du salon, je voyais cette gravure de Franz von Stuck. Dès que j'ai su lire, je demandais ce que "Sinnlichkeit", qui était écrit en-dessous, voulait dire. On me répondait: "la sensualité" et quand je demandais ce que voulait dire "la sensualité", on me répondait invariablement: "die Sinnlichkeit". C'est ainsi que les enfants sont toujours exilés."

Leonor Fini ne fréquente aucune école des beaux-arts, sa formation est entièrement autodidacte. Mais extrêmement précoce, elle expose pour la première fois à l'âge de dix-sept ans et quitte sa famille pour vivre d'abord à Milan et puis à Paris. Elle y rencontre de nombreux artistes et se lie à André Pieyre de Mandiargues et Henri Cartier-Bresson avec lesquels elle voyagera beaucoup (photo du billet précédent). En amour comme en art, Leonor Fini est une femme libre qui se moque des conventions et des règles. On la classe pourtant encore souvent parmi les surréalistes, alors qu'elle n'était pas d'accord avec cela. Je possède un numéro de la revue Obliques de 1977 consacré à "La femme surréaliste" dans lequel elle est inclue. Roger Borderie qui dirigeait cette revue a cependant eu l'honnêteté d'y publier, conjointement à l'article qui lui était consacré, la lettre que Leonor Fini lui a fait parvenir à ce sujet. La voici:
Cher Roger Borderie,
J'ai vu par l'annonce que vous me comptiez parmi les "femmes surréalistes". Or, si aucun créateur ne peut rien contre la façon dont la critique ou l'histoire de l'art le rattache à tel ou tel autre mouvement culturel; si j'ai participé, très rarement, à une ou deux expositions du Groupe; si je figure dans des livres où le surréalisme est interprété d'une façon qui me paraît schématique par rapport à la conception qu'en avait Breton - je ne me suis jamais sentie proche du mouvement surréaliste, bien que j'apprécie l'oeuvre de certains peintres et poètes surréalistes; et malgré une amitié pour certains d'entre eux. J'ai toujours resenti une hostilité instinctive à l'égard du Groupe.
Il y avait entre les surréalistes et moi beaucoup d'incompatibilités. Je n'aurais jamais pu supporter le dogmatisme, l'inquisition que le Groupe mettait en oeuvre.
Ma conception de la peinture a toujours été radicalement différente de l'idée surréaliste. J'y étais hostile, d'abord à cause du puritanisme de Breton; à cause aussi de la méconnaissance paradoxale de l'autonomie des femmes - caractéristique de ce mouvement qui prétendait libérer les hommes.
D'ailleurs l'idée de consacrer un numéro de votre revue aux femmes surréalistes implique une sorte de harem. Vous n'auriez pas pensé à faire de même pour les "mâles du surréalisme", n'est-ce pas?
Bien amicalement,
Leonor Fini
 

Personnellement, je ne me lasse pas de me perdre dans les orbites obscures de ce visage si proche d'un masque.
 
Les masques sont nombreux dans l'oeuvre de Leonor Fini.
Voici ce qu'en dit Jean-Claude Dedieu dans Obliques:
"Le Carnaval avoue théâtralement que si le masque est un intermédiaire, s'il représente celui qui le porte, c'est qu'il n'est pas lui. Mais parce qu'en même temps le rapport entre le personnage et la personne n'est pas hasardeux, innocent, arbitraire, le choix d'une apparence - d'un masque - dépassant le jeu de l'illusion, exagère l'affinité qui lie le masque à ce qu'il représente, lequel par une sorte de radicalité de sa fonction permet de revendiquer le droit à être autre, le droit à la différence. L'esthétique devient alors le signe d'une sorte de rébellion "morale".
 


Onirique et fantasmagorique sont les qualificatifs qui conviennent, à mon avis, le mieux au travail de création de Leonor Fini. 
Dans les années soixante-dix, elle écrit d'ailleurs L'oneiropompe. Cet extrait fait suite à la description d'un rêve:
"Dans ma chambre trois lampes étaient restées allumées. Les rideaux étaient fermés; sur mon lit, enroulé sur lui-même les yeux à peine ouverts, il y avait le grand chat strié fauve et noir. Mon émotion était grande, bien plus que ma surprise. Je n'ai pu dire que: "c'est Toi?", et m'agenouiller près du lit. J'ai baissé l'abat-jour. Comment l'appeler? Sans que je le touche, il se mit à ronronner violemment. Comment l'appeler? J'ai enlevé machinalement ma veste, mes chaussures, mon pantalon. Je voulais, sans trop l'oser encore, m'enfiler dans les draps et l'inviter aussi à le faire. Son ronron tendait de plus en plus au baryton, et j'y croyais saisir une sorte d'acquiescement complice. Allongé ..." 

Voici ce que dit Max Ernst de sa peinture:
"Ses tableaux sont faits de vertiges. Ce sont des gouffres qui au premier abord nous semblent néfastes: pleins de dissolutions cadavéreuses ... Le premier étourdissement passé, l'audacieux se laisse volontiers aspirer par ce vide à l'envers et - exorbitante récompense - il y découvre que cet abîme, qui paraissait ténébreux (gélatineux), est peuplé du plus étonnant musée d'êtres fabuleux. Qu'il est épuré de toutes choses dangereuses, de toutes immondices. De prodigieux jeux d'ombre et de lumière y trouvent leur expression dernière dans les nacres et les pulsations de ces chairs chimériques, comparables aux accouplements bifides de sphinges."

On comprend aisément pourquoi des metteurs en scène lui ont demandé de créer des décors et des costumes. Ses créations restent gravées dans les mémoires. Leonor Fini illustre également de nombreux livres, dont Juliette de Sade et Histoire d'O.
A ce propos, je donne à nouveau la parole à Leonor Fini:
"A tous les crétins qui disent que je peins parfois des perversités, je peux dire que je ne me sens pas perverse. Ce mot m'est totalement étranger." 

Vous aurez sans doute reconnu ci-dessus l'oeuvre qui a servi à illustrer le recueil de nouvelles de Mathieu Terence dont je parlais dans mon billet précédent. Madame de Sade adaptée par André Pieyre de Mandiargues m'a fait penser à ses nouvelles qui m'ont fait penser à celles de Mathieu Terence et l'illustration de son livre ainsi que la photo prise à Trieste par Henri Cartier-Bresson m'amenaient à Leonor Fini. Parler d'une oeuvre, c'est comme tirer le fil d'une pelote de laine ...

Il y a bien plus à dire sur Leonor Fini et les nombreux liens qu'elle a tissé tout au long de sa vie. Mais je me contenterai d'ajouter qu'elle a vécu entourée de chats et d'hommes entre Paris, sa maison en Touraine et sa retraite en Corse et qu'elle a peint jusqu'à sa mort à quatre-vingt-sept ans. 

Illustrations:
Autoportait
Sinnlichkeit de Franz von Stuck 
Lithographie sans titre, à moins qu'il ne se trouve au dos
Le couronnement de la bienheureuse féline 1974
Etrême nuit 1985

7 commentaires:

claudeleloire a dit…

j'en apprends des choses chez toi, alors un mot : "MERCI"

Elsa a dit…

Il est toujours agréable d'avoir un écho, Caude.
Amitiés

Angèle Paoli a dit…

Adolescente, je me souviens l'avoir vue, du haut du sentier, se baigner nue, enveloppée de longs voiles et entourée de sublimes jeunes éphèbes. C'était dans les eaux vertes du couvent de Nonza, à quatre lieues de mon village du Cap. Là, chaque jour, une paysanne descendait jusqu'à elle à dos d'âne, paniers emplis de provisions. Sa présence continue d'habiter le village. Et elle le génie du lieu.
Ceux de mes proches et de mes amis qui l'ont connue aimaient cette dame mystérieuse et si extravagante. Je ne l'ai jamais vraiment rencontrée, je ne sais trop pourquoi, mais je l'ai toujours aimée et admirée, à la fois comme femme et comme peintre : une de ses lithos originales a d'ailleurs longtemps hanté ma maison de Picardie.
Amicizia da Capicorsu

dominique-jeanne@neuf.fr a dit…

Des chats à plein temps, oui, des hommes, une fois la semaine ça suffit!
cette peintre a réussi à faire une oeuvre intéressante ( plutôt inspirée par Max Ernst en effet) malgré la société. Bravo !

Anonyme a dit…

Mandiargues. Leonor Fini. Von Stuck. La prochaine étape sera-t-elle consacrée aux sphinges chez les symbolistes et les décadentistes ? Il pourrait aussi y avoir Judith ou Salomé.
Dans tous les cas, bravo pour le choix de vos sujets.

Bonne soirée à vous,
Yves
PS Connaissez-vous la photo de Leonor Fini par Dora Maar ?

Elsa a dit…

@angèle j'avais lu cette charmante anecdote sur votre blog.

@dominique
Je préfère tout de même la compagnie des hommes à celle des chats, peut-être parce que j'y suis allergique.

@yves
Oui, je connais cette photo et j'ai hésité à l'inclure dans mon billet. Si vous appréciez Dora Maar et si vous comprenez l'italien vous trouverez un récent billet très intéressant sur le blog nonsoloproust qui se trouve dans mes liens.
Bonne soirée

noèse cogite a dit…

Très intéressant cette petite chronique ce matin..merci de ns rendre plus attentif à l'art.