jeudi 30 avril 2009

LANGSTON HUGHES

Ces derniers soirs, dissuadée par le froid et la pluie de marcher dans la ville, je me suis évadée par la lecture. 

Avant-hier, grâce à André Pieyre de Mandiargues et "Le Lis de mer" que je relisais, je me rêvais sur une plage, nue, chauffée à blanc par les rais verticaux d'un soleil du sud. Ma peau avait le goût du sel ...

Hier soir, j'écoutais du Blues et je relisais les poèmes de Langston Hughes, cet auteur américain dont Barack Obama avait cité le poème "What happens to a dream deferred?""Qu'advient-il d'un rêve reporté?" dans son discours de la convention démocrate. 
Au centième jour de l'accession à la présidence des Etats-Unis de Barack Obama, voici un poème qui illustre, me semble-t-il, parfaitement l'événement:

I, TOO
I, too, sing America.

I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.

Tomorrow,
I'll be at the table
When company comes.
Nobody'll dare say to me,
"Eat in the kitchen",
Then.

Besides,
They'll see how beautiful I am
And be ashamed —

I, too, am America.


MOI AUSSI
Moi aussi, je chante l'Amérique.

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m'envoient manger à la cuisine
Quand vient du monde.
Mais je ris,
Et je mange bien,
Et je prends des forces.

Demain,
Je serai à la table
Quand viendra du monde.
Personne,
Alors,
N'osera me dire
"Va manger à la cuisine".

De plus,
Ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte —

Moi aussi, je suis l'Amérique. 

J'avais découvert Langston Hughes avec son premier roman, publié en 1930, "Not without laughter" "Non sans rire"— l'un des grands chocs littéraires de ma vie.
Langston Hughes, un des moteurs du mouvement culturel "Harlem Renaissance", naît en 1902 dans le Missouri d'une mère professeur et d'un père qui avait étudié le droit. Celui-ci quitte bientôt la famille pour aller vivre au Mexique afin d'échapper à la ségrégation. Contrairement à son père auquel tout l'oppose, il ne considère pas qu'il suffit de s'enrichir pour s'immuniser contre la ségrégation. Les revendications de Langston Hughes ne se limitent d'ailleurs pas à l'abolition des inégalités entre blancs et noirs, il avait rejoint le parti communiste ce qui l'obligea, dans les années cinquante, à partir vivre quelque temps au Mexique afin d'échapper à des poursuites. Dans les années trente, il avait déjà vécu à Mexico avec Henri Cartier Bresson.

"Non sans rire" raconte l'histoire de Sandy Rodgers, un jeune noir qui grandit dans une famille modeste typique dans une ville fictive du Kansas. Langston Hughes n'est pas issu d'une famille typique — l'un de ses grand-pères avait même combattu aux côtés de John Brown —, mais, ainsi qu'il le dit dans son autobiographie "The Big Sea", il avait tout de même grandi entouré de ces familles qui lui ont inspiré son premier roman. Dans les dialogues chaque personnage parle avec son accent et selon son niveau d'éducation, c'est fascinant. Aucun livre d'histoire ou de sociologie n'aurait pu me faire entrer dans ce monde que je ne connaissais pas comme l'a fait ce roman. 
Ecoutez Langston Hughes parler de l'usage qu'il fait du langage parlé dans ses écrits et raconter sa jeunesse:


Un dernier poème "pour la route" que je ne traduis pas:  

GO SLOW
Go slow, they say —
While the bite
Of the dog is fast.
Go slow, I hear —
While they tell me
You can't eat here!
You can't live here!
You can't work here!
Don't demonstrate! Wait! —
While they lock the gate.
Am I supposed to be God,
Or an angel with wings
And a halo on my head
While jobless I starve dead?
Am I supposed to forgive
And meekly live
Going slow, slow, slow,
Slow, slow, slow,
Slow, slow,
Slow,
Slow,
Slow?
????
???
??
?

Ecoutez, dit par l'auteur, le poème: 
"The negro speaks of rivers"

Et:
"What happens to a dream deferred"

"The Weary Blues"

Henri Cartier Bresson présentant ses photos et commentaire d'Isabelle Huppert:

Photo de Langston Hughes devant sa maison d'Harlem prise par Robert W. Kelley

lundi 27 avril 2009

VILLA AMALIA

Ayant — comme beaucoup de personnes, je crois — fantasmé à certains moments de ma vie ma disparition, j'étais intéressée par le sujet de ce film. Benoît Jacquot a réalisé des films qui me plaisent, Pascal Quignard est, à mes yeux, un excellent auteur et j'admire Isabelle Huppert, j'étais donc persuadée que j'aimerais Villa Amalia. Ce ne fut cependant pas le cas.
Mais si vous avez envie d'aller voir ce film, ne vous laissez pas dissuader par moi. Allez-y et lisez tout au plus mon billet ensuite.
Anna — c'est le nom qu'elle se choisit pour sa nouvelle vie —, pianiste de renom, suit la voiture de l'homme qui partage sa vie depuis quinze ans. Il se gare et se dirige vers un pavillon où une autre femme l'attend. Anna est sonnée.  Au même instant, un ami d'enfance la reconnaît. Cette rencontre l'importune tout d'abord mais lorsqu'elle décidera de tout quitter elle se servira de cet ami d'enfance que personne dans son entourage ne connaît pour préparer sa fuite. Elle commence par décider de quitter son compagnon qui lui assure qu'il l'aime et que l'autre n'a aucune importance — classique et donc crédible. Etait-il nécessaire de nous dépeindre, en plus, cet homme comme étant un type balourd sans aucun intérêt? Puis Anna décide dans la foulée d'arrêter le piano — elle annule tous ses engagements —, de vendre ses pianos, son appartement et de disparaître. Le film fait alors dans le réalisme, c'est-à-dire qu'on nous parle dans le détail des problèmes qui se posent en pratique à une personne qui veut disparaître (il faut tout payer en espèces, se débarrasser de son téléphone portable, ne pas passer des frontières où on vous contrôle ...) Les préparatifs de la fuite d'Anna et son trajet occupent les deux tiers du film. Mais le problème c'est qu'après une mise en place réaliste, la fuite elle-même n'est plus qu'une série d'invraisemblances. 
Après avoir annoncé à son ami d'enfance à qui elle a donné procuration et confié son argent qu'elle partait pour Tanger, Anna, pour brouiller les pistes, prend plusieurs trains et autobus passant par la Belgique, la Hollande, l'Allemagne et l'Autriche où elle passe à pied dans la montagne la frontière italienne pour se rendre à Naples d'où elle part sur l'île d'Ischia où elle loue une petite bicoque surplombant la mer, la villa Amalia. Le problème, c'est qu'Anna aurait pu s'épargner ce périple et prendre un vol direct pour Naples car personne ne la cherche vraiment. Son compagnon, soudain devenu poète, lui a laissé avant son départ un dernier message téléphonique lui expliquant qu'elle avait toujours été absente et lui souhaitant de se trouver. Quant à son impresario, il lui suffisait de rejeter ses appels — il n'était pas utile de jeter son téléphone dans les toilettes pour l'éviter. Anna est une femme seule, elle n'a pas eu d'enfants, son petit frère est mort à l'âge de six ans, son père est parti alors qu'elle était petite, sa mère qu'elle passe embrasser en Bretagne avant de disparaître a la maladie d'Alzheimer. A cette même occasion, elle revoit quelques amies d'enfance dont elle ne se sent visiblement pas proche, et c'est tout. Rien ne nous indique qu'Anna laisserait derrière elle des amis qui s'inquiéteraient de sa disparition. Une disparition qui n'en n'est pas une puisque la première chose qu'elle fait lorsqu'elle s'installe dans la villa Amalia, c'est d'y inviter son ami d'enfance.
Mais pourquoi Anna veut-elle tout quitter? Ce n'est même pas parce qu'elle a été trahie par son compagnon, précise-t-elle à plusieurs reprises. Anna est une femme blessée, on le comprend, mais comme le réalisateur veut nous faire languir, nous devons essentiellement nous contenter du visage et des yeux — certes très expressifs — d'Isabelle Huppert pendant plus d'une heure. Du coup, on nous fourgue — le mot n'est pas élégant mais c'est celui qui convient — les explications de son désarroi dans les quinze dernières minutes du film grâce à une rencontre, ô combien fortuite, avec une belle italienne qui la sauve de la noyade et à qui elle se confie et à l'occasion des funérailles de sa mère où son père vient la trouver ce qui donne lieu à un dialogue et à un numéro d'acteur ridicule. Elle retourne ensuite dans son île, par un vol direct pour Naples, on suppose ... 
Au final, Anna est une femme qui, comme la plupart des gens, a quelques blessures d'enfance. Elle en a assez de son homme et assez de se plier aux contraintes de sa vie professionnelle et, contrairement à la plupart des gens, elle a les moyens de se retirer au soleil. 
Ce n'était guère ce que j'attendais.

mercredi 22 avril 2009

WORLD DIGITAL LIBRARY

Une belle initiative de l'UNESCO — en collaboration avec des bibliothèques nationales du monde entier — permet depuis hier d'accéder à de rares documents de l'histoire de l'humanité mis en ligne sur le site 
Vous pouvez, par exemple, y consulter les premières cartes du monde ou lire un volume manuscrit datant des années 1525, le journal du voyage autour du monde de Ferdinand Magellan dont l'auteur est Antonio Pigafetta, un savant vénitien originaire de Vicenza, qui était du voyage.
Moi qui trouvais que je résistais pas mal à la tentation de passer trop de temps sur internet, je vais avoir du mal à résister désormais. D'autant qu'on nous dit que ce n'est qu'un début et qu'on nous promet d'enrichir régulièrement cette bibliothèque mondiale. 

lundi 20 avril 2009

WELCOME, un film poétique

Comme je m'étais absentée de Paris, je viens seulement de voir ce magnifique film de Philippe Lioret qui en signe également le scénario. Mon billet arrive donc un peu tard, mais s'il pouvait encourager quelques personnes a vite aller le voir avant qu'il ne disparaisse des salles obscures, j'en serais ravie.
La critique en ayant déjà abondamment parlé, je n'en donnerai pas ici un résumé. Je voudrais, par contre, mettre en avant l'aspect poétique de ce film qui me semble avoir été négligé et qui me paraît d'autant plus important qu'en insistant seulement sur son aspect militant on a probablement rebuté certains spectateurs ... Or, si Welcome est bien un film engagé qui montre du doigt la manière dont sont traités les sans papiers en rade à Calais parce qu'ils veulent atteindre l'Angleterre par tous les moyens, il est également un film sur l'amour. Le coeur même de ce film est une poignante histoire d'amour fou qui s'entrecroise avec une histoire d'amour plus banale, en apparence, l'amour n'étant jamais vraiment banal, n'est-ce pas? 
Ainsi, les sentiments les plus nobles et les plus viles se côtoient-ils dans Welcome comme dans la vie et grâce aux excellents dialogues le ton est toujours juste. Vincent Lindon est bluffant et Firat Ayverdi, un jeune comédien tout en finesse auquel je souhaite un bel avenir.
Pour finir et pour en revenir au côté militant de ce film, je n'hésite pas à dire que Welcome vaut, à mes yeux, les meilleurs Ken Loach.
 
MARDI 21 AVRIL 2009
Calais: 150 migrants interpellés lors d'une opération d'envergure.

Peut-être étais-je la seule à l'ignorer, mais j'ai appris dans Welcome qu'il est interdit d'héberger une personne sans papiers.

jeudi 16 avril 2009

"Sa maman a fait une grosse bêtise"

De quel artiste allais-je vous parler après plusieurs semaines d'absence de mon blog? Peut-être de Paul Delvaux, avais-je pensé après avoir visité l'exposition qui lui est consacrée à Liège. Et je le ferai certainement. Mais finalement, c'est un fait divers très médiatisé qui me fait revenir sur la toile, car après vous avoir donné mon point de vue, j'aimerais connaître le vôtre sur l'histoire de la "petite Elise".
Une parfaite objectivité est, évidemment, impossible. Mais depuis le début de cette histoire, j'étais irritée par le fait que les médias aient d'office pris fait et cause pour le père.
Combien d'articles et d'émissions avons nous pu voir ces dernières années où l'on nous montrait des mères françaises désespérées de se retrouver séparées de leurs enfants retenus par des pères étrangers dans leur pays d'origine? Et, bien sûr, tout le monde était d'accord pour trouver cela scandaleux.
Pourquoi aucun journaliste n'a-t-il eu un mot pour la mère d'Elise séparée de sa fille?
La souffrance d'une mère russe ne vaudrait-elle pas la souffrance d'une mère française?
Cette petite fille aurait-elle moins qu'une autre besoin de sa mère pour se construire?
Le père d'Elise serait-il tellement plus qualifié que sa mère pour l'élever?
Ce qu'il a montré de sa personnalité à la télévision devrait pourtant, me semble-t-il, nous en faire douter. Après la journée que cette petite fille venait de vivre, l'emmener devant toutes les caméras de télévision du vingt heures ne me semble guère être le geste d'un papa protecteur. Mais il y a mieux! Elise sur le bras, il a expliqué aux journalistes qu'il avait bien expliqué à sa fille que "sa maman avait fait une grosse bêtise" ... Cela m'a fait frémir. La petite Elise, elle, a posé sa main sur la bouche de son père pour le faire taire. Pourquoi personne d'autre n'ose-t-il faire taire cet homme vindicatif?