Il est banal de dire lorsqu'on se rend à Rome qu'on a rendez-vous avec l'histoire tant cela va de soi. Mais cette fois c'était un événement historique bien précis qui m'amenait à Rome, le massacre des Fosse Ardeatine.
Le 23 mars 1944 des partigiani (résistants italiens) avaient provoqué la mort d'une trentaine de militaires nazis en faisant exploser une bombe à leur passage. En représailles, les nazis massacrèrent le lendemain 335 civils dans ces grottes appelées Fosse Ardeatine. Ce massacre a fait couler beaucoup d'encre en Italie et a donné lieu à de nombreuses distorsions des faits, notamment de la part de l'Eglise par le biais de son organe de presse l'Osservatore Romano. Ainsi, sous leur plume, les militaires nazis devenaient des victimes et les 335 civils des sacrifiés et les résistants des mauvais qui étaient responsables de leur mort. Or le bataillon Bozen attaqué par les résistants était celui qui avait arrêté les juifs pour les envoyer dans les camps et commis toutes sortes d'exactions dans Rome. La version des faits de l'Osservatore Romano laissait entendre que les nazis avaient fixé un ultimatum aux résistants et que les 335 hommes et femmes innocents n'avaient été exécutés que parce que les résistants ne s'étaient pas livrés. Or il n'y a jamais eu d'ultimatum. Erich Priebke, le responsable nazi, a aussitôt déclaré que pour chaque Allemand tué dix Italiens seraient exécutés. Ce qui fut fait moins de vingt-quatre heures plus tard.
En réponse à cette mémoire falsifiée, Alessandro Portelli, professeur d'histoire et de littérature américaine, a donné pour titre au livre dans lequel il revient sur ces faits L'ordine è già stato eseguito — L'ordre a déjà été exécuté. Afin d'opposer à la mémoire "officielle" falsifiée une mémoire collective, il a recueilli plus de deux cent témoignages. Mais lors d'un entretien qu'il nous a accordé — à mon ami et à moi —, il a surtout insisté sur le choix des mots pour parler de ces faits. Il n'aime par exemple pas que l'on appelle l'attaque des résistants un attentat, car lorqu'on parle aujourd'hui d'un attentat on pense à un acte terroriste, or les résistants n'étaient pas des terroristes mais des personnes qui défendaient leur pays et les valeurs démocratiques. Le livre d'Alessandro Portelli paru en 1999 a inspiré en 2005 à Ascanio Celestini, un jeune auteur, une pièce intitulée Radio Clandestina. Si vous suivez l'actualité théâtrale vous avez peut-être déjà entendu parler d'Ascanio Celestini dont une autre pièce, La Fabbrica, a été représentée à Paris l'hiver dernier.
Silenzio! Silence! on tourne. A l'heure du déjeuner ce fut notre tour de réclamer un peu de silence pour l'entretien. Nous voilà assis tous les trois dans une loge, le micro est ouvert, ça tourne et je pose ma première question à Ascanio Celestini sans oublier de rouler les r comme il faut, du moins je l'espère. Et là, déception. D'une part, il ne s'exprime pas bien — mais bon, il ne serait pas le premier auteur à être moins bon à l'oral qu'à l'écrit. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'il répond à peine ou pas à mes questions préférant nous servir un discours qu'il a visiblement répété des milliers de fois, et quel discours. En résumé, voilà ce que cela donne par exemple: Question: "Que penses-tu (dans ce milieu on se tutoie d'emblée) du néo-fascisme en Italie?" Réponse: "Fascistes, néo-fascistes, tout ça ça ne veut rien dire. Nous sommes tous fascistes. Du moment que tu vis en occident et que tout ce que tu portes est fabriqué au Bangladesh tu es fasciste. En Italie les gens discutent de l'école, école privée contre école publique, comme si l'école publique était de gauche et l'école privée de droite, mais pour moi toutes les écoles se valent, pour moi l'école doit être réformée un point c'est tout parce que aussi longtemps qu'en entrant dans une classe tu pourras voir la différence entre les élèves et l'enseignant il y aura un problème parce que la première chose qu'un enfant apprend en allant à l'école c'est l'autorité …" Mon ami et moi avons discrètement échangé un regard du coin de l'oeil. Etait-ce pour entendre ce genre d'ânerie que nous avions fait le déplacement? Non, heureusement, il y eut aussi notre rendez-vous avec le professeur Alessandro Portelli. Je suis occupée à transcrire et traduire les réponses des deux hommes. Quelle différence.
Et puis il y eut le plaisir de flâner dans Rome et celui d'admirer les Caravage dans l'exposition qui lui est consacrée au Quirinal. Et bien sûr je n'ai pu m'empêcher de retourner prendre un café via Giulia où vivait autrefois mon auteur préférée, Ingeborg Bachmann, que j'ai toujours beaucoup de plaisir à entendre parler. Pour ceux qui comprennent l'allemand voici un lien vers un film d'elle à Rome quelques mois avant sa mort.
5 commentaires:
Super, Elsa, de pouvoir te relire! Auguri auguri!
Contente de te relire à travers cet article.
l'essentiel de l'histoire, c'est toi qui nous le raconte ...le parti prit par l'église catholique romaine envers le fascisme est connu mais me donne encore froid dans le dos !!!!
Heureuse de te relire.
Portelli e Celestini : deux certitudes italiennes-
Je rejoins les autres. Ce fût une belle découverte votre blog et je me demandais ce qui en découlait depuis. Peut-être que ce n'est pas très pertinent, mais en lisant la réponse de Celestini sur le fascisme, je me suis souvenu d'une affirmation de Roland Barthe, que j'ai lu dernièrement, dans Du trop de réalité d'Annie Le Brun. Cela dit le même genre d'ineptie : "la langue, comme performance de tout langage, n'est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est obliger de dire."
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